Et si on apportait aux femmes victimes de violences conjugales le soutien dont elles ont vraiment besoin ? Et si on sortait tou-te-s de la mécanique des violences conjugales ?

On dit souvent de partir après le premier coup parce que c’est la manifestation la plus visible, celle sur laquelle on peut difficilement avoir un doute. J’ai moi-même, avec beaucoup d’autres activistes, contribué à banaliser ce discours. « Femmes, partez après le premier coup ». Alors qu’en réalité au premier coup, l’emprise est là. Et difficile pour la victime de s’en extirper. D’ailleurs, sous l’un de mes posts, une activiste m’a reprise « Après le premier coup, c’est trop tard », qu’elle m’a asséné. « Lisez dessus », termine-t-elle me renvoyant à ma propre responsabilité. Alors j’ai lu.

En effet, il existe tout un continuum de violences psychologiques et économiques qui devraient alerter toutes les personnes engagées dans des relations amoureuses. Cela je le le savais déjà et ça ne m’empêchais pas de sortir le discours ci-dessus. En avançant dans mon instruction sur ce sujet, mes réflexions personnelles m’ont conduit à conclure que ce n’est pas facile de diagnostiquer les violences conjugales non physiques correctement. Quand une telle chose nous arrive, le déni est la première des réactions ! C’est normal ! Y compris dans des situations qui ne sont pas des situations abusives, lors de discussions entre ami-e-s par exemple, difficile de reconnaître quand on s’est trompé ! Alors combien de fois dans une relation amoureuse ! Qui plus est toxique !

Cette personne on l’a courtisé, elle nous a courtisé. Durant ce jeu de séduction, nous l’avons soupesée, nous avons joué de notre esprit critique, nous avons tranché. Avec le temps, cette personne nous l’avons aimé. De tout notre cœur. Nous sommes attachés, nous nous sommes livrés, nous nous sommes rendus vulnérables, nous nous sommes confiés.

Nous l’avons introduits dans nos cercles les plus intimes. Auprès de notre famille, de nos ami-e-s, parfois de nos enfants. Avec elle, nous remplissons un rôle social, le rôle du couple stable et heureux. Avec elle nous renvoyons une image. Et quoi qu’en dise tou-te-s les coachs en motivation à la petite semaine, tous les psychologues dignes de ce nom vous expliquerons, qu’en tant qu’être humain-e-s nous avons besoin de la validation des autres et qu’il faut un courage inouïe ou une psychopathie sévère pour s’en dédouaner sans en souffrir atrocement.

Bref, cette personne, on lui a donné une place de choix dans nos vies. Alors, aux premières reproches, c’est soi même qu’on remet en question. On aime tellement la personne, on veut tellement lui plaire. Quand ses reproches deviennent quotidiennes, on a l’esprit totalement embrumé et la confiance en soi complètement achevée. Impossible d’ouvrir les yeux et de comprendre que le problème n’est pas nous.

Aux premières humiliations on se dit qu’on l’a bien cherché. Qu’on aurait pas dû faire ci ou dire ça. On se dit qu’il travaille beaucoup, qu’il est stressé, fatigué, pas dans son état normal. Et puis on aurait pas dû… On laisse couler et l’image de soi continue de s’éroder.

Quand il nous interrompt quasi systématiquement, dénigre notre propos, on se dit que toute façon on ne s’y connait pas vraiment, qu’on ferait mieux de la fermer, qu’on ferait mieux de ne pas lui faire honte, de ne pas nous faire honte. Là en terme d’estime, on est six pieds sous terre.

Et pour l’entourage, comment distinguer les petites boutades entre couples de réels violences verbales. Quand même en tant que personne concernée ce n’est pas si sipmle que ça. Il m’est souvent répondu que c’est évident voyons ! Mais en ce qui me concerne, j’ai l’honnêteté de reconnaître qu’avant les violences physiques, tous ces hommes me paraissent incroyablement charmants. Je tombe des nues, à chaque fois… Et toutes celles qui parlent d’être attentives aux violences verbales et tout le tralala, soyons lucides, ces hommes nous manipulent tou-te-s. Nos copines se taisent toutes.

Et cela devrait nous interroger. Pourquoi ne s’adressent-elles pas à nous au moment des violences verbales ? Et si elles s’adressent à nous, avons nous écouté ? Avons nous pris la mesure de ce qu’elles étaient en train de dire ? Ou avons botté en touche, trouvé des excuses, dit qu’elles exagéraient ? Je me rappellerai toujours cette sœur qui après une dispute conjugale m’avait demandé « qu’est ce que tu as encore fait ?  » Cette question, dès lors qu’on trouve l’homme « adorable », on la pose à nos sœurs, on trouve que ce sont elles qui dérangent, elles qui exagèrent. Cette question, elle décrédibilise complètement le ressenti de la femme en question, la femme qui a eu le courage se s’ouvrir à nous et qui va se fermer à l’avenir. Autant dire que si l’homme est violent, il a un blanc seing de la part de la famille elle-même !

Et puis, il y a les violences physiques, les plus repérables, les plus discutés. A chaque fois que j’y pense, je me dis que si mon compagnon me giflait, je serai tellement abasourdie que ma première réaction serait de me demander ce qui se passe, pas de partir ! En plus, en règle général, la première claque n’arrive pas au premier rendez-vous, le bourreau prend le temps d’établir une relation de confiance, une emprise qui détruit l’estime de soi. Quand cette claque arrive, on est plus enclin à chercher des excuses qu’à prendre ses valises. Sans compter que l’homme violent n’est pas violent H24, du moins au début. Il demande pardon, il pleure, il s’excuse, il met en scène nos proches, il fait des cadeaux, il décroche la lune…

Et cet homme on l’aime, on est donc encline à lui accorder le bénéfice du doute. Et ce schéma se déroule encore et encore. La confiance en nous à ce stade ? Ce n’est plus que la fumée de quelque chose qui a existé un jour en nous. Et puis on a trop honte d’en parler. D’être une femme battue, une victime. Alors on se tait, on donne le change et on cache nos bleus. Et cela devrait alerter pourtant. Une proche toujours en vêtements amples, par toutes les températures, une proche qui se referme, qui disparaît de la circulation. Mais cela nous alerte trop peu souvent, voire jamais. Nous aussi nous sommes pris dans cette mécanique du silence, incapable de voir ce qu’il se passe juste sous nos yeux.

Et maintenant que nous sommes convaincues que nous ne sommes rien, se suivent les violences sexuelles durant lesquelles nous sommes hors de notre corps et les violences économiques où les bourreaux achèvent de nous ensevelir vivantes en contrôlant nos ressources financières et matérielles, en prenant des crédits à notre nom sans nous en avertir, en nous empêchant de travailler. Pour finir, cet amour exercera une coercition administrative en détenant des papiers importants, et n’hésitera pas s’il y en a, à s’en prendre aux enfants.

Alors en effet, après le premier coup il est tard, peut être pas trop tard, mais sûrement très tard. Ce continuum des violences conjugales doit être massivement vulgarisé auprès de tou-te-s : femmes, hommes, jeunes, vieux, familles. Plus précisément, des efforts importants doivent déployés auprès des jeunes. Ielles doivent apprendre à diagnostiquer une relations toxiques. C’est à l’adolescence qu’on lutte contre les prémices de la dépendance affective qu’on inculque aux femmes. C’est à l’adolescence qu’on apprend aux jeunes hommes que les femmes ne sont pas des éternelles sacrifiées, des serpillères.

Toutefois, le reste de la société ne doit pas être en reste. Les familles ne doivent pas être en reste. Ces familles qui mettent en avant l’aisance économique et l’honneur. Ces mères qui ont tellement peur du regard des autres qu’elles convient leurs filles à supporter l’impensable, à serrer les dents. Nous avons déjà expliqué à plusieurs reprises comment une victime pouvait elle-même devenir bourreau par manque d’opportunités d’autonomisation, par peur de la précarité. Malgré tout, nous devons faire passer le message que rien ne vaut le bonheur de nos jeunes et que rien ne sert de les pousser dans des relations s’ielles ne sont pas épanoui-e-s. D’y rester s’ielles n’y sont pas heureu-x-ses.

Mais ne soyons pas aveugles à ce qui conduits les familles, et surtout les anciennes à préconiser des attitudes suicidaires pour leurs filles. Quel destin pour les femmes dans nos sociétés inégalitaires à tous les niveaux ? Quel destin dans les rues ? Quel destin dans le monde du travail ? Quel destin dans leurs foyers ? Ce que font les anciennes, c’est finalement proposer une solution, qui pour elles relève du bon sens, baisser la tête et avoir des miettes, au lieu de la relever et de n’avoir rien du tout. C’est dans ce monde qu’elles ont évolué. C’est le référentiel qui est le leur. En réalité, oui elles ont des motivations mercantiles et d’honneur, mais elles essaient aussi de protéger les intérêts de leurs filles à leurs manières.

Pour y remédier ? Il faudrait une société où les femmes ont de réels droits. Y compris post mariage. Est-ce que je conseille à une femme battue, quelle qu’elle soit de partir ? Est-ce que je juge une femme qui peine à quitter son mari ? Est-ce que je juge les familles, les anciennes qui demandent aux filles de retourner auprès de leur bourreaux ?

Aujourd’hui, ma position est moins tranchée, et plus pragmatique. Elle s’aligne sur les questions qu’une femme dans une telle situation se pose.

Ok elle décide de partir. Elle part où ? Pas sûre que sa famille l’accueil, elle se sent honteuse et peine à solliciter ses ami-e-s ? Et si elle le fait ces derniers sont-ielles en mesure de l’héberger ? Et si ielles décident de l’héberger ne les met-elle pas en danger ? Et si son mari débarque? Et s’il décide de s’en prendre à ses ami-e-s ? A sa famille ? Jamais elle ne se le pardonnerait. Résultat, elle considère qu’elle na nulle part où aller, et en l’espèce, ce n’est pas toujours faux.

Ok elle décide de partir. Mais dans nos contrées, les femmes ne disposent pas de moyens de subsistances à hauteur des hommes. Très peu sont celles qui avec leur salaire peuvent se loger, se nourrir, se vêtir et se soigner dignement. Les femmes chez nous sont considérablement discriminées, à l’emploi, en terme de salaires et en termes de promotion. Sans compter que pour ces femmes là, beaucoup ne compte que sur le revenu du bourreau qui s’est arrangé à ce qu’elle n’intègre jamais le marché du travail où alors pas sous de bonnes conditions. Comment prendre soin de soi si on part ? Quel recours pour que le quotidien ne soit pas un enfer économique ?

Ok elle décide de partir. Mais avec des enfants, sans possibilité de logement stable, sans revenus, et avec une justice corrompu au plu offrant, comment être sûre de ne pas perdre la garde des enfants ? Et même si on la lui donne, comment être sûre de leur offrir un niveau de vie comparable à celui qu’ielles ont en ce moment ? Comment être sûre qu’elle ne compromet pas leur avenir ? Comment supporter cette culpabilité, cette dualité, entre son droit à la vie et l’avenir de ses enfants ?

Ok elle décide de partir. Et si le bourreau s’occupe de sa famille, de ses parents, comment endosser cela ? Comment porter sur ses épaules le risque de précarisation, voire de mort de ses proches ? Comment accepter ce regard de victime ? Comment accepter les railleries des gens bien trop content de se moquer de son malheur ? Comment accepter d’être celle vers qui les doigts se tournent pour dire échec ?

En réalité, dans une société patriarcale, une femme, au moment où elle vit une situation de violences conjugales ne se pose pas que des questions sur son intégrité physique, elle se pose une myriade de questions socio-économiques. Et c’est à ces questions que nous devons répondre si nous voulons qu’elles partent vraiment, si nous voulons enrayer ce phénomène.

Cela procède d’une réelle action empathique. Hors de tous ces injonctifs qu’on a pris l’habitude de leur asséner. Tous ces petits mots qui même quand on connait le cycle des violences et ce qu’il fait à l’estime de soi, ce qu’il fait à la capacité de se mobiliser, fait l’impasse sur ce savoir et tétanisent nos sœurs encore plus.

Nous devrions, nous tenir sans relâche aux côtés de nos sœurs. Etre attenti-f-ve-s aux histoires de couples, les petites histoires de méchanceté, d’humiliation qu’on met trop vite sous le tapis.

Nous devrions éviter d’être dans une position jugeante avec l’autre, position qui l’empêchera de venir nous parler lorsque les choses deviendrons vraiment grave pour elle.

Nous devrions soutenir nos sœurs, même quand elles n’ont pas la force de partir, même quand elles retournent chez leur bourreau.

Nous devons travailler à donner les moyens à nos sœurs de quitter ces hommes : des lieux d’hébergements, des avocats pour avoir la garde des enfants et des pensions alimentaires réellement versées, des initiatives qui les accompagnent dans leur inclusion au sein du marché de l’emploi (soit en renforçant leur employabilité, soit en les accompagnant à créer des activités génératrices d’un revenu stable qui les aide à avoir une vie décente, pour prendre soin d’elles-mêmes, de leurs enfants, et de leurs familles).

Nous devons déployer de l’énergie auprès des familles. Non, on n’encourage pas sa fille à se taire, à supporter, à endurer. Aucune raison n’est suffisamment bonnes pour cela. On lui tend les mains et on l’aide à prendre un nouveau départ.

Nous devons faire du plaidoyer pour interroger la vision du couple dans nos contrées.

Enfin, trop de ces hommes agissent en toutes impunité et il est temps que ça cesse. Cessons de le couvrir et de les excuser. Cessons de les accepter parmi nous sans conséquences sociales dans nos familles et dans nos cercles d’ami-e-s. Travaillons à une justice qui les condamne fermement et sans complicité.

Pour écrire cet article j’ai beaucoup lu, et 2 articles de blog ont récemment titillé mon cadre de réflexion. Je vous les mets ici


https://assetou24.wordpress.com/2021/08/03/les-differentes-formes-de-violences/


https://agoodojie.com/2021/10/09/violences-conjugales-partez-avant-le-premier-coup/

Lisez-les, ils valent le détour !

Enfin, si vous connaissez des associations qui prennent en charge l’une ou l’autre des dimensions que j’ai évoquées ici, faites un max de bruit en commentaires pour elles, et je les relaierait toutes les semaines que l’univers fait !

Ensemble, soutenons nos sœurs avec l’empathie qu’elles méritent !

Publié par ngwaneeligui

Féministe, Camerounaise et Africaine

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